Une semaine après l’élection présidentielle du 12 octobre, le Cameroun vacille dans une incertitude pesante. Les résultats partiels qui filtrent des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, surnommées « NOSO », dessinent un tableau aussi déroutant que suspect. Dans ces zones ravagées par sept ans de guerre séparatiste, où des millions de personnes ont été déplacées et des milliers tuées sous le règne de Paul Biya, les premières tendances attribuent au président sortant de 92 ans des majorités écrasantes : jusqu’à 78 % dans le Sud-Ouest, avec des pics à 98 % dans la division de Ndian. Paul Biya, dont la mauvaise gestion de la crise anglophone a attisé l’incendie qui consume ces régions, serait-il soudainement plébiscité par cet électorat martyrisé ? Cette narrative défie toute logique, et les voix de l’opposition exigent désormais des réponses.
Le Conseil Constitutionnel a jusqu’au 27 octobre pour certifier les résultats, mais ces bribes de décomptes déclenchent une tempête. Dans le Sud-Ouest, où les confinements imposés par les séparatistes ambazoniens ont transformé le jour du vote en ville fantôme, les chiffres de participation frôlent l’absurde : 90 % dans des zones où les villages sont désertés, les déplacés internes (PDI) s’entassent dans des camps, et les tombes fraîches témoignent du coût du conflit. « Là où il y a la paix, la participation atteint au maximum 50 %. Là où il y a la guerre, avec des populations fuyant leurs villages, des morts, des déplacés, la participation grimpe à 90 %, les suffrages valablement exprimés à 100 %, et les votes pour Paul Biya à 100 % », s’est indigné Parfait Mbvoum, représentant clé du candidat de l’opposition Issa Tchiroma Bakary à la commission de recensement général des votes. Mbvoum, qui assistait l’équipe de Tchiroma, affirme avoir été contraint de quitter la salle de comptage, écœuré par des « scandales de chiffres », notamment une différence de 150 000 voix dans la région du Littoral-Est. « Paul Biya ne peut pas avoir 78 % dans le Sud-Ouest avec 98 % à Ndian ! C’est la goutte qui a fait déborder le vase », a-t-il dénoncé dans une déclaration virale, soulignant l’absurdité de la situation.
Ces anomalies ne sont pas des murmures isolés ; elles font écho à un chœur plus large qui remet en question l’intégrité du scrutin. À l’échelle nationale, Tchiroma Bakary – ancien allié de Biya devenu son farouche adversaire – revendique une victoire écrasante basée sur les décomptes de son camp, exhortant le président à concéder et à « honorer la vérité des urnes ». Les premières fuites des bastions urbains comme la division de Wouri à Douala montrent Tchiroma à 74 %, contre un maigre 12 % pour Biya. Pourtant, dans le NOSO, où la surveillance indépendante était impossible en raison des confinements séparatistes et des répressions sécuritaires du gouvernement, le scénario s’inverse de manière spectaculaire. Comment un dirigeant accusé d’avoir aggravé la crise – par des réponses militaires brutales ayant déplacé plus de 700 000 personnes et causé plus de 6 000 morts, selon les estimations de l’ONU – peut-il rallier un tel soutien fervent des populations qu’il a laissées tomber ?
Les sceptiques pointent du doigt une théorie plus sombre : les confinements des séparatistes ambazoniens, loin de nuire à Biya, auraient involontairement (ou pas) servi de bras armé au Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC). En vidant les rues et en intimidant les électeurs, ces perturbations ont créé un vide propice au bourrage d’urnes et à la fraude sans contrôle. Nos reportages précédents avaient révélé des vérités gênantes, suscitant un tollé : un commandant séparatiste à Bamessing affichant ouvertement un portrait de Biya chez lui, et des renseignements suggérant que les confinements étaient une manœuvre du RDPC pour réduire la participation dans les zones favorables à l’opposition. Les critiques nous ont alors accusés de spéculations infondées. Mais aujourd’hui, face à ces résultats qui défient la réalité sur le terrain, ces questions ressurgissent, urgentes et sans réponse.
Même lorsque certains combattants séparatistes ont rédigé des lettres ouvertes plaidant pour une suspension du confinement afin de permettre le vote, des figures influentes de la diaspora comme Mark Bareta, Asu Lucas, Julius Nyiawung (Nyih), Obadiah Mua, et des voix de l’AgovC ont insisté pour maintenir le blocus. « Pas d’élections sur notre terre », ont-ils tonné, présentant cela comme une résistance à l’emprise de Yaoundé. C’est compréhensible : le régime de Biya a bel et bien instrumentalisé la crise pour consolider son pouvoir, ignorant les appels au dialogue et au fédéralisme. Mais peuvent-ils aujourd’hui, dans un communiqué commun, réconcilier leur position avec ces résultats improbables ? Comment l’homme qui a transformé le NOSO en catastrophe humanitaire peut-il « remporter » des mandats auprès d’électeurs fantômes ? Les chiffres ne collent pas : une faible participation réelle, documentée par les observateurs dans les bureaux de vote opérationnels (seulement 596 dans le Nord-Ouest et 1 908 dans le Sud-Ouest, souvent à peine fonctionnels), s’oppose aux données officielles gonflant les scores de Biya.
Le camp de Tchiroma ne mâche pas ses mots. Le départ de Mbvoum de la salle de comptage symbolise une fracture plus large de l’opposition avec le processus, faisant écho aux avertissements antérieurs de Maurice Kamto sur les manipulations. Kamto, exclu de la course pour des raisons techniques dénoncées comme un sabotage politique, a appelé au respect du « verdict des urnes » la semaine dernière – mais seulement s’il est intègre. Human Rights Watch et les observateurs locaux ont depuis longtemps signalé le NOSO comme un foyer de fraude, où la présence militaire sert à la fois d’intimidation et de couverture pour la manipulation des votes. Dans les zones paisibles comme le Centre et le Littoral, la participation avoisinait les 50 %, selon des rapports anecdotiques – logique, vu les difficultés économiques et la lassitude des électeurs. Mais dans les zones de guerre ? 90 % ? C’est un tour de passe-passe statistique qui insulte les familles déplacées, réfugiées au Nigeria ou terrées dans des camps de fortune, loin des urnes.
Le seul meeting de campagne de Biya à Maroua promettait sécurité et emplois, mais dans le NOSO, ces mots sonnent creux au milieu des affrontements persistants. Les menaces séparatistes avaient qualifié le 12 octobre de « jour de bulletins et de balles », mais les vraies balles semblent avoir visé la démocratie elle-même. Si ces fuites se confirment – et elles rappellent les controverses du scrutin de 2018, où Biya avait revendiqué 71 % – le Conseil Constitutionnel fait face à un moment décisif. Une victoire surprise de Tchiroma pourrait annoncer des réformes ; un triomphe entériné de Biya risque d’enflammer les rues, des manifestations de Yaoundé aux villas gardées de Garoua.
À Bareta, Lucas, Nyih, Mua et leurs alliés : la parole est à vous. Expliquez comment Biya, architecte de l’agonie anglophone, conjure une loyauté à partir des cendres qu’il a contribué à allumer. Au RDPC : justifiez des taux de participation qui contredisent les données de déplacement de l’Organisation Internationale pour les Migrations. Et à ELECAM : publiez les décomptes complets et non expurgés avant l’expiration du délai de 15 jours. Le Cameroun mérite la transparence, pas les ombres. La vérité des urnes n’est pas qu’un slogan – c’est le fil fragile qui retient une nation fracturée. Va-t-il rompre ? Les neuf prochains jours le diront.
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